Laurent Raphaël
Laurent Raphaël
Rédacteur en chef Focus
Opinion

23/09/10 à 13:11 - Mise à jour à 13:11

Jeu dangereux

Par Laurent RAPHAËL

Les petits ruisseaux font les grandes rivières. Illustration. Tout part d'un livre iconoclaste et étincelant comme un diamant noir, Eloge du mauvais geste (NiL). Dans cette réflexion qui tacle la morale bien-pensante au niveau des mollets, Ollivier (avec 2 "l") Pourriol nous ramène sur le lieu de six crimes footballistiques inscrits en lettres de feu dans la mémoire de tout amateur de ballon rond: Platini célébrant la victoire de la Juve sur les cadavres encore chauds de 39 supporters italiens, Harald Schumacher se prenant pour l'orthodontiste de Battiston, Cantona s'essuyant les crampons sur le visage d'un visiteur indélicat, Maradona tendant la "main de dieu" pour aller voler la victoire à l'Angleterre, Thierry Henry refaisant le même coup, mais aux Irlandais, et Zidane lavant l'honneur de sa famille sur la vareuse de Materazzi. Il en dissèque les contours, en démonte l'horlogerie. Non pour clouer au pilori ces péchés mais bien pour en révéler la saveur particulière, le grain de folie, l'insondable humanité.

Car sur le gazon de la philosophie où ce normalien fait rouler le cuir de ses pensées incisives, ces six entorses à la bienséance ont valeur de couronnement, même au goût amer. "Il n'y a pas de soleil sans ombre", rappelle Ollivier Pourriol. Voilà pourquoi, au lieu de vouer aux gémonies leurs auteurs, ces coups de canif ont paradoxalement renforcé l'éclat de leur étoile. Mais un éclat sombre. On songe à la tragédie grecque, où le faux pas est le clou du spectacle. Encore faut-il chuter/fauter avec panache... A l'insu de leur plein gré, Zidane et consorts ont signé des chefs-d'oeuvre à l'envers.

On applaudit des deux pieds la démonstration. L'essayiste dribble le prêt-à-penser et permet en même temps de lever un coin du voile sur notre fascination pour les "mauvais" qui peuplent les films, les romans, les BD, les séries télé... Le bad guy n'est pas le double inversé du "bon". Il est le "bon", sa face sombre, enfouie. Deux faces, une pièce.

La petite loupiote allumée par Pourriol tournoyait encore comme un gyrophare quand on est tombé par hasard sur le numéro de juin de Manière de voir, le best of thématique du Monde diplo. Titre: Culture, mauvais genres. Et les articles savamment compilés sous cette étiquette alléchante et déviante de nous détailler comment, dans le cinéma ou la musique, les sous-genres en disent souvent plus long sur la marche du monde que les vitrines autoproclamées du bon goût.

"Mauvais geste" par-ci, "mauvais genre" par-là. Y aurait-il une forme d'intronisation de la pensée anticonformiste derrière tout ça? Ce qui est sûr, c'est que les lignes esthétiques bougent. Sinon on ne verrait pas Aeroplane brûler un cierge à la gloire de la B.O. de Rocky, ni ce dictionnaire déterrer les gros mots des classiques de la littérature (Racaille, au Seuil), ni Murakami badigeonner de pop les dorures de Versailles, ni encore Romain Gavras pousser toujours plus loin le bouchon de la provoc (Notre jour viendra). La culture fait feu de tout bois. Fort bien. Mais gare à l'incendie.

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