Philippe Cornet
Philippe Cornet
Journaliste musique
Opinion

03/06/11 à 18:22 - Mise à jour à 18:22

House of blues

À quoi sert la notoriété sinon à s'offrir un gros câlin perso? Hugh Laurie réalise son rêve d'album blues, bouclé à New Orleans.

House of blues

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La chronique de Philippe Cornet

"Vous n'achetez pas du poisson chez un dentiste, vous ne demandez pas au plombier des conseils financiers, alors pourquoi écouter la musique d'un acteur?" Dans les notes de pochette de Let Them Talk (Warner), Hugh Laurie, lucide, désamorce quelques mauvais 6 coups: "Laissez ce disque montrer que je suis un Anglais de la classe moyenne, s'introduisant dans la musique et le mythe du sud américain." Sa prose place donc l'Anglais moyen dans la lignée fielleuse de la série à succès créée par Fox à l'automne 2004: pour rappel aux habitants d'îles sans électricité, le docteur (Gregory) House du show du même nom est un mauvais génie en blouse blanche interprété par Laurie, super anti-héros qui cartonne au rayon des maladies infectieuses et de la néphrologie, tout en pratiquant l'irrespect permanent. Les incollables vous diront que le seul point commun entre le cynique-en-chef et La Nouvelle-Orléans, c'est que la ville sert de lieu de rencontre entre House et son pote James Wilson pendant une convention médicale. Dans la vraie vie, la cité bousillée par Katrina sert d'usine à rêves à Laurie, né le 11 juin 1959 à Oxford, fils d'un médecin champion olympique d'aviron. Lui-même deviendra d'ailleurs tireur de rames pour la très chic Eton. A priori, du prout britannique à 1000 notes des serments au diable de Robert Johnson. Mais, adolescent anglais, plutôt que d'écouter T. Rex ou Bowie, Laurie farfouille la boue sonore du Delta, se fait des plans jazzy-bastringues, bouffe du boogie nègre médiéval, apprenant piano, guitare, batterie, harmonica et saxophone pour se la jouer Mississippi au coin de l'âtre en peau de lévrier empaillé. Délicieux anachronisme, isn't it?

Prescription du bon docteur

D'accord, mais il est comment ce disque? Généreux en 15 chansons, toutes reprises de machins antédiluviens comme le They're Red Hot de Robert Johnson ou ce traditionnel d'ouverture d'album, St James Infirmary, lien évident entre médecine et blues. Autre clin d'oeil avec Six Cold Feet, délice gluant écrit par Leroy Carr en 1935, année de sa mort par cirrhose (...). Sur ces propositions thérapeutiques, la voix de Laurie évoque un gumbo de Mick Jagger jeune, de Randy Newman vieux, et d'intonations gentiment préhistoriques. C'est-à-dire avant que la culture de la célébrité ne rende inutilement fluide le mélange des genres: oubliez donc les bouseux fantasmes musicaux de Bruce Willis, Patrick Swayze, Steven Seagal et Russell Crowe, enterrez le (futur) plan country de Gwyneth Paltrow, écoutez plutôt les couinements rythmiques du bon docteur House. Sans être révolutionnaire, sa prescription s'annonce comme le médicament blues de l'année, en tout cas commercialement parlant. Voilà un mec payé 400 000 dollars l'épisode (1), qui incarne parfaitement le désespoir social, moral ou amoureux d'histoires anciennes. Un acteur moderne quoi.

(1) CHIFFRE DONNÉ PAR LE MAGAZINE AMÉRICAIN TV GUIDE

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