Graffiti en Tunisie: entre les murs et les (é)toiles

13/07/11 à 17:24 - Mise à jour à 17:24

Pour les graffeurs tunisiens, les murs des villas des clans Ben-Ali et Trabelsi incarnent un nouvel espace informel et idéal d'expression. Retour sur les pas d'une contre-culture en pleine expansion.

Graffiti en Tunisie: entre les murs et les (é)toiles

© THIERRY SUZAN/MAXPPP

Les élections se préparent. La peine de Ben Ali vient de s'alourdir en années et en dinars. Les villas de son clan, on les croyait toutes désertées. Elles l'étaient. Jusqu'à ce qu'en ce début du mois de juillet, sans convocation et sans frapper, huit intrus s'y invitent le temps d'une après-midi. Surprise. Mais sans fleurs ni bouteille de vin à la main. Seulement des bonbonnes de peinture. Parmi eux, Meen-one et SK-One, deux graffeurs reconnus du milieu graff tunisien. Leur message esthétique et/ou politique s'est écrit sur les murs délaissés d'une villa d'un beau-frère de Ben-Ali - à la bombe.

Répression et création

Verrouillée pendant trop longtemps, la configuration de l'espace public tunisien favorise l'émergence mais pas la diffusion de cultures jeunes et alternatives. En cause? Une volonté dictatoriale de tout contrôler plus qu'un conservatisme religieux. Sans véritable scène culturelle active, comment lui trouver une alternative? C'est pourtant ainsi que se défini et se positionne l'art du graffiti, et plus largement le Hip hop: contre, ou au moins parallèlement à la culture dominante, établie. Le vent de la révolution décloisonne, décadenasse. Les esprits surtout. Car peut-être encore plus que la répression, la peur de la répression agissait comme un frein à tout élan créatif, individuel ou collectif.

Malgré la multiplication indéniable et indélébile de tags depuis la fin de ce fameux mois de décembre 2010, l'histoire tunisienne du graffiti et de la contre-culture commence avant la révolution. Elle lui insuffle cependant une autre vie - plus visible, plus crédible, moins discrète, moins étouffée. Côté musique, une tradition de chanson poétique et militante est ancrée depuis quelques temps déjà. Cheikh Imam en est la figure la plus emblématique. Avec l'aide de son parolier Fouad Negm, il a par exemple chanté les révoltes des années 1960 et 1970, dénoncé despotismes et impérialismes.

Une jeune scène métal explose au cours des années 1990 particulièrement répressives. Sans être explicitement militante, cette scène exprime un certain malaise (adolescent?) sur des reprises ou des compositions chantées surtout en anglais. Au cours de la même décennie, l'esprit contestataire trouve une terre plus fertile mais restreinte dans le Hip hop. D'abord dans les bidonvilles et les quartiers défavorisés de Tunis comme Kabbariyya, Jbel Jloud. C'est dix ans plus tard que l'un des pionniers du genre s'empare de ce qu'il peut pour graffer. D'abord chez lui dans la banlieue sud de Tunis, pour s'entraîner, vidéos et magazines (GraffIt ou Radikal) importés de France à l'appui. Il s'agit d'Hafedh, alias SK-One.

Des murs à la toile

En Tunisie, la scène fragile mais grandissante de graffiti s'institutionnalise rapidement comparée aux autres scènes européennes et nord-américaines: la galerie Arty Show dédie par exemple en octobre 2009 une exposition au graffiti tunisien. Ou encore, une semaine après le départ de Ben-Ali, l'université de Carthage demande à SK-One de lui graffer un mur. Tremplin en termes de reconnaissance mais frein si l'on pense que pour survivre le graffiti a besoin de rester underground. L'indiscutable frein à l'épanouissement de ce mouvement est matériel: aucune graff-store dans le pays. Les graffeurs doivent se débrouiller pour importer des caps, et même des bombes, souvent chères pour leur niveau de vie et de mauvaise qualité. Qu'à cela ne tienne. La marque de référence Montana devrait bientôt étendre son monopole du matériel de graffiti jusqu'en Tunisie.

Lydie.m (stg) avec Fatcap et Ir7al

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