Laurent Raphaël
Laurent Raphaël
Rédacteur en chef Focus
Opinion

07/12/11 à 16:00 - Mise à jour à 16:00

Drive in

Drive in

L'édito de Laurent Raphaël

Prenez un doigt de nostalgie, versez une bonne rasade de désespoir, ajoutez quelques zestes de solitude, saupoudrez le tout d'apocalypse et vous obtiendrez la recette cinématographique de 2011. La crise, la fin du monde, l'injustice, la maladie, le mal-être ou l'impossibilité de communiquer ont innervé les écrans tout au long de l'année. Et si l'un ou l'autre film est bien venu mettre un peu de baume au coeur, avec souvent un succès monstre à la clé, la gueule de bois a largement donné le ton de janvier à décembre. La faute au marasme économique, à l'étiolement des valeurs, à l'individualisme forcené, à la dictature néolibérale et à ces fichus Incas, dont les prédictions nous promettent un petit raz-de-marée dévastateur pour fin 2012. Comme si l'époque n'était pas déjà assez flippante...

Il serait de mauvais goût de se réjouir de la situation. Mais on doit lui reconnaître au moins un mérite: elle inspire les scénaristes et réalisateurs, ces alchimistes capables de transformer le plomb de la réalité en or artistique. Prenez les 10 meilleurs films de notre palmarès. On pourrait y voir au premier abord une complaisance malsaine pour le morbide, la perversion, l'échec dans toutes ses dimensions. De Drive à Incendies en passant par Melancholia, c'est vrai que ça ne rigole pas beaucoup. L'âme humaine s'y dévoile sous son jour le plus sombre, le plus dérangé. Que l'action se situe à Téhéran, à Tolède, à Beyrouth ou à Los Angeles, les forces du mal se déchaînent pour pourrir la vie de gens qui aspirent à la tranquillité. Et qui vont être amenés à se salir les mains, même si ça les dégoûte, après en avoir trop bavé. Comme le pilote de Drive, incarné avec ce mélange explosif de froideur et de détermination par l'acteur de l'année, Ryan Gosling, qui répugne à monter dans les tours mais n'aura plus le choix le jour où le système mafieux dont il est complice lui enfoncera un tournevis dans le cuir des sentiments.

Télé secours

Voilà ce que nous offre le cinéma: une autopsie de nos moeurs barbares. Pour comprendre le désarroi d'une mère face à un fils monstre, pour suivre le cheminent du poison de la vengeance ou les stigmates de la douleur affective, on ne fait pas mieux que We Need to Talk about Kevin, La piel que habito et Les Géants. Ces films nous en disent plus sur nous-mêmes et sur les autres que toutes les études sociologiques. Ils donnent chair à nos problèmes, illuminent nos impasses.

Vu sous cet angle, on pourrait être rassuré sur la vitalité du 7e Art. Il est toujours capable de nous bousculer, de nous interpeller, de nous révolter, de nous arracher des larmes de colère ou d'émotion. Avec cette satisfaction supplémentaire cette année que le beau rôle revient souvent aux femmes. L'occasion pour elles de donner corps aux émotions les plus complexes: la folie dans Black Swan, la détermination dans Winter's Bone, la rédemption dans Rabbit Hole.

Et pourtant, le ciel s'assombrit. S'il offre bien quelques poires pour la soif des critiques, des festivals et des cinéphiles, l'arbre du cinéma donne surtout des fruits blets. Aux abois, Hollywood ne jure plus que par les recettes éculées: les remakes, les suites, les films de super-héros, les comédies dégoulinantes de bons sentiments ou, dans le moins pire des cas, les fictions inspirées de faits réels. Pour la prise de risque par contre, il faudra aller voir ailleurs. Mais où? Le cinéma indépendant mange son pain noir. Outre la concurrence des films de pure distraction, la veine art et essai doit aussi composer avec un modèle de distribution en plein chantier. Le DVD avait déjà bousculé la hiérarchie et la suprématie des salles. L'arrivée de la VOD en remet une couche. Après l'industrie de la musique, c'est au tour du grand écran de traverser une zone de turbulences dont il est encore bien difficile de déterminer les gagnants et les perdants.

Les nouvelles technologies rebattent les cartes. Ce qui ouvre d'ailleurs de nouvelles brèches créatives. La liberté de ton, l'absence de contraintes temporelles et la garantie d'une large audience, certains réalisateurs vont les chercher à la télé, ce média si longtemps snobé. David Lynch (Twin Peaks), Scorsese (Boardwalk Empire) ou Gus Van Sant (Boss) s'y sont déjà frottés avec un certain bonheur. Et Todd Haynes a même fait la démonstration avec la mini série Mildred Pierce que l'on pouvait conjuguer puissance narrative et ambition artistique sans nécessairement hisser la grande toile. Finalement, et c'est la leçon à retenir de 2011, peu importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse.

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