White Material, une matière humaine brûlante

05/05/10 à 11:23 - Mise à jour à 11:23

Claire Denis filme Isabelle Huppert dans une plantation en Afrique postcoloniale. Un grand film, creusant avec audace une matière humaine brûlante.

White Material, une matière humaine brûlante

Un film de Claire Denis. Avec Isabelle Huppert, Isaach de Bankolé, Christophe Lambert.

La guerre se rapproche, la menace se précise. Mais Maria s'obstine, envers et contre tout. La récolte de café doit se poursuivre, maintenant, coûte que coûte. Et le prix risque d'être très cher, dans cette région d'Afrique en pleine guerre civile, où les impératifs agricoles d'une plantation ne concernent plus que ses propriétaires.

L'armée française multiplie les injonctions de départ pour les rares Européens vivant encore sur place. Des membres de la population locale, aussi, conseillent instamment de vider des lieux en passe de devenir le théâtre d'affrontements sanglants. Mais Maria s'accroche toujours, espère toujours. La main-d'oeuvre venant à manquer, elle recrute à la ville la plus proche les quelques travailleurs indispensables à l'achèvement de la récolte. L'argent se fait rare, le combustible pour le générateur aussi. Les rebelles qu'affrontent les troupes gouvernementales ne sont plus loin, les barrages se multiplient sur la route, comme les intimidations. Bientôt, il pourrait être trop tard. Mais Marie veut rester. Jusqu'au bout. Pour elle, son mari plus conscient du danger et leur fils, il sera bientôt trop tard...

Saga Africa

Dans Un barrage contre le Pacifique, l'adaptation du roman de Marguerite Duras par Rithy Panh, Isabelle Huppert se battait pour maintenir et développer une plantation dans l'Indochine coloniale des années 30. Le continent, l'époque, le contexte sont très différents dans White Material, mais il est tout de même fascinant de voir la grande actrice enchaîner ainsi ou presque 2 rôles qui se répondent. Excellente dans le film de Panh, Huppert livre une interprétation plus formidable encore dans celui de Claire Denis.

Elle relève à merveille l'exigeant défi d'un personnage et d'un film hors norme. C'est d'ailleurs la comédienne qui est à l'origine du projet, puisqu'elle avait demandéà Claire Denis d'adapter un roman de Doris Lessing, The Grass Is Singing (Vaincue par la brousse dans l'édition française), histoire d'une relation entre une femme blanche et son employé noir dans l'ancienne Rhodésie. Claire Denis a préféré rédiger un scénario original, en collaboration avec la romancière Marie NDiaye (1).

La réalisatrice, qui a passé son enfance en Afrique, a toujours manifesté un intérêt puissant pour ce continent, le colonialisme, l'immigration, les rapports entre Noirs et Blancs. De Chocolat (1988) à35 Rhums (un des meilleurs films de 2009), son £uvre a trouvé là sa colonne vertébrale, et son muscle dans une rare audace à travailler à fond le matériau narratif et -surtout- humain. Ni le désir et ses ambiguïtés, ni les jeux du fantasme et du réel, ni la violence et la cruauté, ne font peur à une cinéaste qui signe aujourd'hui l'un de ses films majeurs.

Elle mène White Material par-delà le politiquement correct, avec une densité visuelle, émotionnelle, rarement atteinte à l'écran. Isabelle Huppert, littéralement habitée, porte ce film comme on porte une passion. Isaach de Bankolé, qui retrouve Claire Denis 22 ans après Chocolat, campe remarquablement un chef rebelle blessé qui trouve refuge chez Maria. L'inattendu Christophe Lambert et Nicolas Duvauchelle créant aussi des personnages mémorables. l

(1) Prix Fémina 2001 pour Rosie Carpe0 et Prix Goncourt 2009 pour Trois femmes puissantes.

Louis Danvers

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