Sissako: "Dans Timbuktu, j'accorde aux djihadistes une qualité d'humains"

23/01/15 à 10:20 - Mise à jour à 26/01/15 à 16:00

Source: Focus

Timbuktu, le film d'Abderrahmane Sissako qui devait être projeté au Ramdam Festival qui vient d'être annulé, est probablement l'une des causes des menaces terroristes. Revoici notre interview avec le réalisateur du film qui était aussi l'un de nos favoris de 2014.

Sissako: "Dans Timbuktu, j'accorde aux djihadistes une qualité d'humains"

Timbuktu de Abderrahmane Sissako © DR

Il n'est pas prolifique, mais chacun de ses films est un événement. Abderrahmane Sissako nous avait fait partager les espoirs d'une population africaine rêvant d'une vie meilleure aux couleurs d'exil potentiel (En attendant le bonheur, 2002) ou faisant le procès de la Banque Mondiale et du FMI (Bamako, 2006). Avec Timbuktu, le réalisateur mauritanien aborde le sujet crucial de la vague islamiste déferlant sur le Proche-Orient et -en l'espèce- sur l'Afrique. L'occupation de la ville malienne de Tombouctou par des fondamentalistes y imposant la charia et terrorisant le peuple a suscité chez Sissako un sentiment de révolte et d'urgence, auquel il a répondu en artiste, avec un film respirant la colère mais aussi riche en humour et en paradoxale beauté.

"Le déclencheur du film, le prétexte nécessaire, fut la lapidation d'un couple, et surtout l'indifférence quasi absolue des médias qui n'en ont pratiquement pas parlé", explique le réalisateur qui a voulu "ne plus faire partie de ce silence et se positionner, faire quelque chose pour que ça se sache". Mais pour qu'un événement puisse être déclencheur, "il faut qu'il y ait une base", poursuit Sissako. Laquelle "est faite de révolte mais aussi d'impuissance, quand on fait semblant de ne pas voir ces femmes flagellées, ces pieds et ces mains coupés, ces égorgements quotidiens, quand on s'habitue..." Et d'établir, avec calme mais fermeté, l'incontournable et pourtant si souvent fuie comparaison avec le nazisme.

Dans Timbuktu comme dans ses films précédents, le cinéaste a pour préoccupation de filmer gens et choses avec une juste distance. "La réalité du monde est la juste mesure, et le drame est d'autant plus terrible, déconcertant. Un djihadiste n'est pas forcément quelqu'un d'excité, qui crie tout le temps, commente Sissako, ce sont des gens posés qui vont boire le thé avec leur otage et puis l'égorger deux minutes après. Il faut le savoir pour comprendre à quel point leur menace est terrifiante et durable... Dans mon film, je leur accorde une qualité d'humains. Car ils le sont, c'est ce qui les rend plus dangereux encore!" La religion? Le réalisateur la voit elle-même "otage de ces gens qui se réclament d'elle pour commettre le pire". Pour autant, il stigmatise "le silence coupable des musulmans devant les horreurs faites au nom de l'Islam".

Comme une invitation

"Quand on fait partie de ceux -malheureusement trop rares- qui ont sur le continent africain la possibilité de faire des films, de s'exprimer et d'être écoutés, on réfléchit avant de prendre la responsabilité d'un nouveau projet, déclare Sissako. Un film ne résout rien, mais l'écho qu'il peut avoir exige du cinéaste qu'il ait une grande motivation, qu'il se sente justifié de filmer ce qu'il filme. Comme dans mes films précédents, je ne veux pas parler au nom de l'Afrique mais simplement donner la parole à ceux qu'on n'écoute pas, qu'on n'entend pas... Un film est une conversation. Et mon cinéma veut qu'on l'écoute, mais sans rien imposer (ce sont les terroristes qui imposent). Il est comme une invitation. L'acte cinématographique est d'une extrême fragilité. Il ne peut se construire sur une déclamation."

Ne pas crier plus fort pour se faire entendre, refuser le caractère bruyant d'un cinéma démonstratif. Abderrahmane Sissako sait bien qu'avec une caisse de résonance aussi puissante que le cinéma, il n'est nul besoin de crier ou de forcer le trait. Timbuktu célèbre la résistance au quotidien de gens très simples, "qui refusent de succomber à la peur, qui refusent l'acceptation du pire. Une armée peut libérer Tombouctou, mais ce ne sont pas les armées qui peuvent changer le monde. C'est la révolte des gens qui seule peut le faire... Je crois en l'Homme, au sens général du terme car c'est le plus souvent des femmes que vient la révolte!"

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