Les acteurs français surpayés? Un producteur soulève la polémique

03/01/13 à 15:26 - Mise à jour à 15:26

Dans une tribune cinglante parue dans Le Monde, le producteur Vincent Maraval dénonce le salaire des acteurs ainsi que le système vicié d'un cinéma français trop subventionné. Le milieu cinématographique a tenu à réagir en signalant que les acteurs surpayés ne constituaient qu'une minorité.

Les acteurs français surpayés? Un producteur soulève la polémique

© Reuters

La tribune de Vincent Maraval publiée dans le journal Le Monde le 28 décembre suscite de vives réactions dans le monde du 7e Art. Le producteur, distributeur, fondateur de la société de distribution de films Wild Bunch, dont il est le directeur des ventes internationales, a jeté un pavé dans la mare en disant tout haut ce que toute la profession pense tout bas. Et ce dans un contexte bien précis: une année catastrophique pour le cinéma français qui affiche une baisse de fréquentation de 15 millions d'entrées et le "scandale" de l'exil fiscal de Gérard Depardieu.

Pour Vincent Maraval, le véritable scandale ne se nomme pas Depardieu mais réside dans le fameux système français d'"exception culturelle" (l'obligation aux chaînes publiques et privées de participer au financement de films). "Le cinéma français repose sur une économie de plus en plus subventionnée, souligne Vincent Maraval. Même ses plus gros succès commerciaux perdent de l'argent." Autre constat: les films français sont trop chers. "Tous les films français de 2012 dits importants se sont "plantés", perdant des millions d'euros: Les seigneurs, Astérix, Pamela Rose, Le Marsupilami, Stars 80, Bowling, Populaire, La vérité si je mens 3...", commence Maraval en préambule. Qui plus est, la France détient "le record du monde du coût moyen de production: 5,4 millions d'euros, alors que le coût moyen d'un film indépendant américain tourne autour de 3 millions d'euros."

Des acteurs français riches de l'argent public

Ce qui fait surtout bondir Vincent Maraval, c'est que "les acteurs français sont riches de l'argent public et du système qui protège l'exception culturelle". Le producteur n'hésite pas à allumer l'acteur et réalisateur Dany Boon qui s'est établi à Los Angeles. Pour Un plan parfait, qui a seulement totalisé 1,2 million d'entrées, l'acteur aurait empoché 3,5 millions d'euros, et 1 million d'euros pour quelques minutes à l'écran dans le dernier Astérix. Et pour son prochain film, Supercondriaque, il est question d'une somme de 10 millions d'euros, Dany Boon y cumulant les casquettes de réalisateur, producteur, scénariste et acteur. Pour Vincent Maraval, le seul et l'unique scandale est là: "dix fois moins de recettes, cinq fois plus de salaire, telle est l'économie du cinéma français".

Le fondateur de la société de distribution Wild Bunch y va ensuite de son récital d'acteurs touchant des cachets mirobolants. Vincent Cassel, Jean Reno, Marion Cotillard, Gad Elmaleh, Guillaume Canet, Audrey Tautou, Léa Seydoux auraient un cachet "allant de 500.000 à 2 millions d'euros, alors que dans un film américain dont le marché est mondial, ils se contentent de 50.000 à 200.000 euros." Et de continuer sa litanie explosive. "Pour le film Che, Benicio Del Toro a touché moins que François-Xavier Demaison dans n'importe lequel de ses films. Marilou Berry, dans Croisière, touche trois fois plus que Joaquin Phoenix dans le prochain James Gray, explique Vincent Maraval. Est-il normal qu'un Daniel Auteuil, dont les quatre derniers films représentent des échecs financiers de taille, continue à toucher des cachets de 1,5 million d'euros sur des films co-produits par France Télévisions. Philippe Lioret touche deux fois plus que Steven Soderbergh et sept fois plus que James Gray ou Darren Aronofsky. Pourquoi s'en priveraient-ils?"

Le système d'aide du cinéma français ne profite qu'à une minorité

La responsabilité de cette situation, selon le producteur français, n'est pas à chercher dans une supposée incompétence des producteurs de l'Hexagone, mais dans la surévaluation des cachets. Une surévaluation qui fait des talents français, souvent inconnus en dehors de leurs propres frontières, les acteurs les mieux payés au monde. Et de tempérer ses propos incendiaires: "le fameux système d'aide du cinéma français ne profite qu'à une minorité de parvenus. Mais jamais cela ne provoquera un scandale aussi retentissant que l'exil fiscal de Gérard Depardieu."

Des personnalités du milieu cinématographique français ont tenu à réagir dans ce sens. Le réalisateur et acteur Sam Karmann (La vérité ou presque, Radiostars), par exemple, juge la tribune de Vincent Maraval pertinente sur certains aspects. Mais selon lui, plutôt que de parler des acteurs, le directeur de Wild Bunch aurait dû pointer le fait que ce sont les "vedettes" françaises qui sont trop payées, créant ainsi une véritable inflation au niveau des coûts de production. Et d'ajouter: "C'est vrai. Les 50 vedettes? Les 30 vedettes? Les 10 vedettes? C'est ça qui pose problème, qu'on ne puisse (ou très difficilement) monter un film sans qu'il y ait au moins un 'bankable' dans la liste". Les producteurs doivent alors gonfler le budget d'un film ou sacrifier les autres salaires et "toute la chaîne (techniciens, seconds rôles,...) fait des efforts pendant que les 'stars' prennent leurs cachets (...) Comme partout dans la société, rien ne va plus quand 'le patron-vedette' gagne un million d'euros tandis que 'l'acteur-ouvrier' gagne le smic", explique Sam Karmann sur le site lemague.net.

Une dérive qui menace le cinéma jusqu'en Belgique

Philippe Reynaert, directeur de Wallimage, le fonds audiovisuel wallon, a récemment déclaré que la tribune de Vincent Maraval concernait aussi la Belgique, où les coproductions avec la France sont nombreuses. Mais le patron de Wallimage nuance les effets collatéraux de l'inflation des budgets français: "Si une production française vient chez nous avec beaucoup d'argent, cela augmente les dépenses sur notre territoire. L'impact négatif est dans l'autre sens: quand un film belge cherche un partenaire français, l'économie du projet tombe dans la spirale dénoncée par Maraval. Côté francophone, on ne peut plus faire de film en dessous de 5 millions, là où en Flandre, la moyenne reste entre 2 et 3 millions: ils ne subissent pas l'impact des salaires des acteurs français."

Ivan Chorine (stg)

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