Laurent Raphaël
Laurent Raphaël
Rédacteur en chef Focus
Opinion

01/09/15 à 14:37 - Mise à jour à 15:46

La morale est-elle soluble dans l'ultramodernité?

"La morale est un dispositif à double tranchant. Qu'on lui passe la brosse à reluire ou qu'on lui tienne tête, on est perdant dans tous les cas, comme si les dés étaient pipés d'avance." L'édito de Laurent Raphaël.

La morale est-elle soluble dans l'ultramodernité?

© Kamagurka

La morale est-elle soluble dans l'ultramodernité? C'est la question à 1 million d'euros qu'on se pose après avoir vu While We're Young, la comédie aigre-douce de Noah Baumbach, dans laquelle le pauvre Ben Stiller incarne un réalisateur de documentaires un peu largué qui va se faire doubler sur sa droite et sur sa gauche par un jeune admirateur lui faisant la cour pour mieux le vampiriser.

L'objectif inavoué du très cool Adam Driver: servir ses propres ambitions artistiques, en grillant au passage tous les feux rouges de la décence, n'hésitant pas à truffer son propre film de témoignages bidons enrichis en mélo ni à manipuler à l'insu de son plein gré le quadra à bout de souffle aveuglé par l'éclat de la jeunesse. Le pire pour le dindon de la farce n'est pas tant de s'être fait avoir comme un bleu, mais que la démarche éthiquement douteuse ne semble gêner personne, même pas son beau-père, sorte de sphinx du cinéma, comme si l'intégrité avait fait allégeance à l'efficacité dans une version remasterisée du célèbre adage: la fin justifie les moyens.

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La morale est-elle soluble dans l'ultramodernité?

La pilule prescrite par l'opportuniste est d'autant plus difficile à avaler que c'est justement une attention maladive aux détails et une rigueur à toute épreuve -arrosée d'une bonne dose de vanité- qui empêchent Stiller d'avancer sur son ambitieux projet. Comme si les valeurs cardinales d'hier étaient les tares d'aujourd'hui.

On n'a pas fini de ruminer ce caillou existentiel qu'un autre film également à l'affiche vient rajouter une couche de relativité morale sur la passoire des certitudes. Il faut dire qu'en cette matière, Woody Allen est un multirécidiviste, ayant fait du ju-jitsu éthique sa marque de fabrique. Dans Irrational Man, Joaquin Phoenix campe un intellectuel qui n'a plus foi en rien, ni dans la philo kantienne qu'il professe d'un air désabusé ni dans les plaisirs de la chair qui lui ont servi un temps de béquille et dont il a étançonné sa réputation de coureur de jupons. Le hasard, sous la forme du témoignage d'une inconnue désespérée de perdre la garde de ses enfants à cause d'un juge sadique, va réveiller la soif de justice qui sommeille dans cette épave humaine. Rien de tel que l'action pour se racheter une (bonne) conscience, comme l'ont martelé les existentialistes!

Phoenix n'a dès lors plus qu'une obsession: réaliser le crime parfait, celui qui rendra le monde meilleur et lavera ses péchés à grandes eaux. Exit le cynisme, et la vie dissolue qui allait avec, place à la vertu sans concession. L'épiphanie sera toutefois de courte durée, les effets collatéraux néfastes de son geste pur ne tardant pas à se manifester. Car la morale est un dispositif à double tranchant. Qu'on lui passe la brosse à reluire ou qu'on lui tienne tête, on est perdant dans tous les cas, comme si les dés étaient pipés d'avance. C'est finalement moins une question d'époque que de nature humaine. A croire que celui qui a décidé des règles du jeu a eu les yeux plus gros que le ventre, laissant le soin aux suivants de payer l'addition à coups de petits et gros mensonges ou d'accommodements avec la vérité...

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