Laurent Raphaël
Laurent Raphaël
Rédacteur en chef Focus
Opinion

18/05/17 à 15:26 - Mise à jour à 19/05/17 à 11:34
Du LeVif Focus du 19/05/17

L'édito: Avis de disparitions

Cela pourrait relever de la pure coïncidence. Mais quand deux romans, un film et quelques séries télé, sans compter les exemples qui ont échappé à notre radar, tirent simultanément sur le même fil narratif, on est tenté d'y voir des résonances et même des symptômes de quelque chose de plus profond.

L'édito: Avis de disparitions

© Kamagurka

Dans Les Fantômes d'Ismaël, le nouveau Arnaud Desplechin qui a fait l'ouverture à Cannes et se retrouve en couverture du Focus de la semaine (lire son interview), un homme est hanté par la disparition de sa femme, partie sans laisser d'adresse 21 ans plus tôt. Quand elle réapparaît subitement (mais n'est-ce pas le fruit de son imagination?), le fragile équilibre affectif qu'il a échafaudé s'écroule, d'autant que Carlotta est incapable de lui expliquer son geste. Une force irrésistible qui pousse quelqu'un à s'évanouir dans la nature alors que rien, du moins en surface, ne laissait présager sa fuite, c'est aussi ce que vit le personnage de L'un l'autre, le nouveau roman de Peter Stamm (lire son interview dans Le Vif de cette semaine). Un soir, alors que sa femme et ses enfants sont couchés, Thomas se lève et marche droit devant lui sans s'arrêter, laissant ses proches désoeuvrés, seuls avec ce double questionnement infernal: pourquoi est-il parti? Qu'est-il devenu? À une autre échelle et dans un registre plus ésotérique, la série télé phare du moment, The Leftovers, abat la même carte narrative. Ici, c'est carrément 2% de la population qui manquent à l'appel un beau matin. La saga de Damon Lindelof montre très bien comment le mysticisme va venir petit à petit combler le vide émotionnel et panser les plaies existentielles des "survivants". Tout plutôt que le néant, que le vertige de l'inexpliqué.

Au Japon, on a même donné un nom à ces gens qui disparaissent volontairement dans la nature (ils seraient 100.000 chaque année dans l'archipel!). On les appelle les "évaporés". En 2013, Thomas B. Reverdy leur a consacré un roman aux accents de polar. Rien d'étonnant, dans la boîte à outils de l'auteur lambda de thrillers, l'éclipse inexpliquée figure en bonne place, à côté du serial killer et du complot politique. Songeons à Harlan Coben, la machine à best-sellers. Il joue la carte de l'avis de recherche entre autres dans Disparu à jamais, Ne le dis à personne (adapté au cinéma par Guillaume Canet) ou encore dans Juste un regard, qui s'apprête à débouler sur TF1 sous la forme d'une mini-série. Soit l'histoire d'Eva (incarnée par Virginie Ledoyen), qui remue ciel et terre pour retrouver son mari Bastien. Au risque d'ouvrir la boîte de Pandore des secrets douloureux. Engrenage classique: si un être ordinaire choisit cette voie radicale, c'est parce que ça ne tourne pas aussi rond dans sa vie que ça en a l'air ou parce que son passé inavouable refait surface.

Une disparition sans mobile embrase l'imagination. Raison pour laquelle cet artifice scénaristique sert d'hameçon dans des drames comme Stand by Me (la disparition d'un enfant est le déclic de ce récit initiatique), Top of the Lake (l'intrigue tourne autour d'une fillette enceinte qui s'est volatilisée) ou Picnic at Hanging Rock de l'Australien Peter Weir, qui voyait trois jeunes filles en fleur et leur enseignante s'aventurer dans une zone sacrée pour les Aborigènes avant de se volatiliser, une seule en réchappant, mais sans sa mémoire...

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À une époque qui pratique l'accumulation frénétique, la soustraction -a fortiori d'êtres chers- est sans doute l'un des pires cauchemars envisageables.

Si cette vague de disparitions inquiétantes et inexpliquées, avec ou non la complicité des "victimes", culmine aujourd'hui, ce n'est sans doute pas innocent. À une époque qui pratique l'accumulation frénétique, la soustraction -a fortiori d'êtres chers- est sans doute l'un des pires cauchemars envisageables. L'illusion de contrôle induit par Internet rend encore plus insupportable l'absence de localisation. Au point d'ailleurs qu'il n'est pas toujours évident de se faire oublier pour se réinventer, même en simulant sa propre mort. C'était le sujet de L'Homme qui voulait vivre sa vie de Douglas Kennedy, c'est celui aujourd'hui de L'Homme qui s'envola d'Antoine Bello (lire la critique). En prenant le "problème" par l'autre bout, on peut aussi penser que changer d'identité dans un monde qui vous traque et archive vos moindres faits et gestes s'apparente au final à une forme de rébellion.

Et puis, sans verser dans un pessimisme forcené, en filigrane de ces mises en scène se profile peut-être déjà l'ombre de la disparition de notre espèce, sujet qui ne relève plus seulement de la science-fiction quand on voit comment l'être humain s'applique à bousiller sa maison...

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