Et comme d'habitude, à la fin, ce sont les Body Snatchers qui deviennent champions d'Europe

11/07/16 à 09:53 - Mise à jour à 10:00

Footophobe décomplexé, Serge Coosemans s'est senti très visé par un récent article de Vice Magazine dégommant un par un tous les arguments généralement utilisés par les gens qui n'aiment pas le football pour se justifier de ce désintérêt faussement rare. Bref, voilà un Crash Test S01E42 with a vengeance, où Patator semble bien avoir été lâché sur le terrain.

Et comme d'habitude, à la fin, ce sont les Body Snatchers qui deviennent champions d'Europe

Invasion of the Body Snatchers (L'Invasion des profanateurs de sépultures), de Don Siegel. © DR

En posant la question "les anti-football sont-elles les personnes les plus relou de l'Euro 2016?", Vice Magazine a cette semaine carrément semblé me chercher misère. C'était probablement le but, l'article en question n'étant en fait qu'un simple piège à trolls dégommant tous les clichés généralement débités par les gens qui n'aiment pas le foot sans doute dans l'unique but d'en voir venir s'expliquer sur le site, bien évidemment juste histoire que les gens qui aiment le foot leur tombent sur le citron. C'est comme ça que l'on justifie ses tarifs publicitaires chez Vice: de la fight et du clic = un nombre élevé de pages vues et à ce jeu-là, Vice reste champion. L'article, par contre, s'emmêle pas mal les jambonneaux au moment de viser la lucarne: "Le mépris du football est le signe d'une véritable infirmité intellectuelle", ose-t-il ainsi affirmer, reprenant là une sortie du philosophe Jean-Claude Michéa jadis publiée par Les Inrockuptibles. Mieux, selon le papier, "la footophobie" ne serait en fait basée que sur des pulsions assez basiques: la jalousie de la réussite, de l'ascension sociale et de la reconnaissance. Là, on cite le sociologue Anthony Mahé, qui estime que "derrière les critiques adressées au football, on retrouve beaucoup des alarmes de l'intelligentsia contre ce "peuple" qu'on n'ose plus, qu'on ne veut plus nommer. Beaucoup de ce qu'on reproche aux banlieues notamment: agressivité insolente, argent facile, luxe clinquant de jeunes mal élevés habillés en grandes marques." Bref, s'affirmer anti foot reviendrait tout simplement à "casser tout ce qui est fondamentalement populaire - ou du moins, d'en prendre ses distances autant que possible", parce que ce serait de "bon ton".

Je me sens visé. Je n'en ai en effet absolument rien à cirer du football, qui est encore plus bas dans le hit-parade de mes intérêts personnels que la construction de ponts par-dessus les fleuves, la pétanque, le cinéma français contemporain, le whist et l'élevage de poneys. Je ne m'y intéresse pas non pas parce que c'est chic ou parce que je n'aime pas ce qui est populaire mais plus simplement parce que c'est quelque-chose qui ne me percute pas du tout. Est-ce qu'il viendrait à Vice l'idée de chicaner ceux qui n'aiment pas le whist et la construction de ponts? Non. Alors, pourquoi m'accuser de snobisme crasse et de détestation du petit peuple parce que je n'aime pas le foot? Cela tient d'autant plus du piège à cons que n'ayant jamais vraiment réfléchi à la question, je vais en fait dans un premier temps répéter comme un perroquet les habituelles critiques anti-foot répertoriées par Vice: oui, je pense que les règles de ce sport sont assez crétines, oui, je trouve que les types ont tendance à être encore plus analphabètes que les flics, oui, le foot génère un nationalisme puant et régulièrement violent et, oui, je crois qu'on laisse faire à la FIFA et à l'UEFA des trucs bien plus dégueulasses que les raisons pour lesquelles on a bombardé certains pays au nom de la justice et de la morale. À tout ça, j'y crois. Mais le dire tient malgré tout un peu du cirque car si je prends le temps de vraiment y penser, mon (non-) rapport au football est en fait prosaïquement beaucoup plus simplet.

Cela fait maintenant un paquet d'années que je n'ai pas suivi de match mais gamin, j'ai bien entendu essayé de faire comme tout le monde et je me suis forcé à m'intéresser au football. Ça n'a pas marché, sauf le temps de France-Allemagne en 82 et de Belgique-URSS en 86. Peut-être parce qu'à un moment, ces deux matchs ont commencé à moins tenir du football que du scénario à la JG Ballard où des millionnaires parfaitement civilisés glissent soudainement dans la barbarie? Ou alors, au contraire, n'est-ce pas justement parce que c'est ça, le foot, c'est ça que devrait être le foot et c'est ça que n'est pas assez souvent le foot? Je ne connais rien au foot mais si je compare ce que j'ai vu et ressenti le temps de ces deux matchs des années 80 avec des choses vues et ressenties dans mes vrais domaines de prédilection, qui sont le cinéma pop et le deejaying, France-Allemagne 82 et Belgique-URSS 86, c'étaient Apocalypse Now et La Horde sauvage, c'étaient Ron Hardy au Music Box et Larry Levan au Paradise Garage, alors que tout le reste, c'est trop souvent et simplement La 7e Compagnie au clair de Lune et Cowboys & Aliens ou alors Quentin Mosimann au Baudet'stival de Bertrix et DJ Furax en tournée mondiale entre Biercée et Crisnée.

Le foot est un sport qui ne m'intéresse pas et une religion à laquelle je ne crois pas. C'est aussi une culture et comme vis-à-vis de toutes les cultures, je suis un client exigeant. Et donc, vu qu'un match de foot est en général à peu près aussi prévisible qu'un film de super-héros, ouais, les soirs de match, je préfère vaquer à d'autres occupations et parmi ces autres occupations, comme beaucoup d'autres soirs d'ailleurs, il y a la lecture de livres et le visionnage de films, notamment ceux où des extraterrestres végétaux s'ingénient à prendre l'apparence d'humains durant leur sommeil. Je ne le cite pas par hasard, celui-là, car, au fond, je pense que le pigiste de Vice qui a écrit cet article est en réalité un Body Snatcher. Il a envie que tout le monde devienne comme lui, pense comme lui, partage sa passion pour le foot, puisse parler foot avec lui. Qu'ils sont déjà des millions comme lui ne suffit pas, son but, c'est vraiment que la troisième mi-temps se prolonge interminablement à échelle universelle. Fondamentalement, cela ne relève pas que de la vieille tentation de civiliser les païens, c'est aussi bêtement du geekisme, vu qu'un footeux qui pleurniche du fait qu'il existe des footophobes et les caricature en connards snobinards a énormément en commun avec tous ceux qui pleurnichent quand on critique Britney, Aphex Twin, Game of Thrones ou Star Wars. Dans ce monde-là, le véritable snobisme ne serait d'ailleurs pas de lire un livre plutôt que de regarder un match mais bien de regarder un match seul chez soi, sans en parler à personne, sans lâcher le moindre commentaire sur les réseaux sociaux. Bref, c'est fort bien essayé de nous faire passer une ode au conformisme pour une déclaration d'amour à un noble sport, Vice Magazine. Mais c'est (encore) raté.

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