Critique ciné: Camille Claudel 1915

21/01/14 à 16:18 - Mise à jour à 16:18

Source: Focus Vif

DRAME | Bruno Dumont a trouvé Camille en Juliette, Claudel en Binoche, dans l'épure d'un art devenant vérité.

Critique ciné: Camille Claudel 1915

Camille Claudel 1915 - Juliette Binoche © DR

On est d'abord surpris de voir une star comme Juliette Binoche en tête de générique d'un cinéaste ayant toujours jusqu'ici travaillé avec des interprètes non-professionnels. Mais très vite apparaît l'évidence. De la rencontre du très exigeant Bruno Dumont et d'une grande actrice totalement prête à être plutôt qu'à jouer naît sous nos yeux une oeuvre aussi singulière que bouleversante et magistrale. Un grand film différent et assumant sa singularité avec une détermination dans l'étrangeté qui rappelle irrésistiblement, outre bien sûr les films précédents de son auteur, les chefs-d'oeuvre de Werner Herzog, L'Enigme de Kaspar Hauser en tête. Comme dans ce dernier, inspiré très librement d'un personnage réel d'ex-enfant reclus introduit dans la société de la première moitié du XIXe siècle où ses dons éblouissent mais où son étrangeté perturbe, Camille Claudel 1915 nous emmène à la marge, aux confins de l'art et de la folie, de l'originalité humaine et de sa souvent improbable acceptation sociale.

30 ans d'asile

Camille Claudel avait déjà eu les traits d'Isabelle Adjani dans un film de Bruno Nuytten, certes intéressant mais uniquement érigé en hymne à son interprète par-delà le personnage(1). La sculptrice née en 1864, soeur de l'écrivain catholique Paul Claudel, élève et maîtresse de Rodin dans une liaison jugée alors scandaleuse, est saisie par Bruno Dumont deux ans après son internement psychiatrique, décidé par sa famille après la mort de son père. Nous sommes en 1915, dans l'asile du Vaucluse où Camille a été transférée suite au déclenchement de la Première Guerre mondiale, et où elle finira ses jours au terme de 30 années d'enfermement. A l'heure où commence le film, l'artiste a décidé de ne plus sculpter, de ne plus créer. Elle s'y tiendra jusqu'au bout. Paul, le frère et la gloire de la littérature française, est attendu à l'asile pour une visite dont Camille espère sans doute une délivrance qui ne viendra pas, la foi fervente de Paul n'allant pas vers ce chemin de clémence. Et nous revient en mémoire le titre original allemand de L'Enigme de Kaspar Hauser: Jeder für sich und Gott gegen alle. "Chacun pour soi et Dieu contre tous..."

Entourant notamment Juliette Binoche d'authentiques aliénés (encore un point commun avec Herzog), Dumont crée le dispositif d'une incarnation, au sens le plus profond du terme, où le corps en dit autant si pas plus que les mots. Cadrant superbement les êtres comme les lieux, le cinéaste révèle, par-delà le mystère Claudel, la femme Camille. Il touche comme jamais, sans rien perdre de son approche radicale, épurée. Une approche qu'épouse à la folie une Binoche transfigurée.

  • DE BRUNO DUMONT. AVEC JULIETTE BINOCHE, JEAN-LUC VINCENT, ROBERT LEROY. 1H35. SORTIE: 22/01.

(1) LE FAIT QUE NUYTTEN, GRAND CHEF-OPÉRATEUR, AIT ÉTÉ LE COMPAGNON D'ADJANI, EXPLIQUE EN PARTIE CE CHOIX.

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