Cannes: Vincent Macaigne, naissance d'un cinéaste enragé

26/05/17 à 09:24 - Mise à jour à 10:17

Présenté en séance unique à Cannes, Pour le réconfort, le premier long métrage réalisé par l'inimitable acteur français, a fait souffler un formidable vent de liberté sur la Croisette.

Cannes: Vincent Macaigne, naissance d'un cinéaste enragé

Vincent Macaigne dans Une histoire américaine. © DR

Dégoulinant, cramoisi, un improbable sac à dos surchargé pendouillant sur l'épaule, Vincent Macaigne se confond en excuses: il s'est perdu sur la Croisette, et ne parvenait pas à trouver cette fichue plage. Il faut dire que son attachée de presse nous avait fixé rendez-vous sur celle, jet-setteuse à souhait, du Majestic, au beau milieu de laquelle le trublion lunaire du "nouveau" cinéma français vu notamment chez Guillaume Brac (Un monde sans femme, Tonnerre), Justine Triet (La Bataille de Solférino) ou Antonin Peretjatko (La Fille du 14 juillet, La Loi de la jungle), confondant de naturel, détonne à la manière d'une désarmante anomalie. À Cannes, il est venu présenter en exclu le temps d'une séance unique, et très spéciale, de l'ACID (association de cinéastes créée en 1992 pour soutenir la diffusion du cinéma indépendant et organiser la rencontre entre des films, leurs auteurs et le public) son premier long métrage en tant que réalisateur, Pour le réconfort, où, enfants prodigues, un frère et sa soeur, Pascal et Pauline, reviennent à Orléans sur les terres de leurs parents disparus. La suite est un petit crevage d'abcès entre amis drôle et (très) méchant qui rejoue la lutte des classes dans un geste de cinéma qui tient autant du brûlot politico-relationnel que d'une radicale déclaration d'intention formelle. Un ovni d'une liberté absolue qui donne envie d'empoigner une caméra. Parce qu'avec Vincent Macaigne, le cinéma c'est la vie. Et la vie c'est du cinéma.

Vous avez un jour commencé à tourner avec quelques connaissances et un caméscope sans trop savoir si l'expérience déboucherait jamais sur un film, c'est bien ça?

Oui. L'idée, à la base, c'était de filmer les acteurs avec lesquels je travaille, parce que je suis aussi metteur en scène de théâtre. Et de tourner quelque chose qui ne serait pas alourdi par le poids d'un scénario conventionnel et surtout par toute cette phase où vous courez après des producteurs. Je préfère faire des choses avant de demander de l'argent pour les faire. C'est vraiment une logique de théâtre, ça. Une logique de laboratoire. On a tourné très vite, en dix jours, dans une toute petite maison qu'on m'a prêtée et qui n'est absolument pas le château qu'on voit dans les plans extérieurs du film (sourire). J'avais écrit quelques monologues, on a essayé d'emboîter des choses... Après, j'ai regardé les rushes, j'ai essayé de les monter. Et puis au bout de quatre ans, je me suis dit: "Mais tiens, j'ai un long métrage, en fait." J'ai passé énormément de temps sur cette matière, tout en pensant que bon, voilà, c'était super comme expérience, mais que j'allais faire un autre film et que celui-là j'allais pouvoir l'oublier. Mais en bossant, j'ai vu qu'il y avait une histoire qui était là, qui n'était pas n'importe quoi, qui était un acte de cinéma aussi et puis surtout qu'il y avait là-dedans quelque chose de très politique par rapport à notre situation en France aujourd'hui, que ça parlait de ça avec à la fois énormément de ludisme et de vérité, amenée par les acteurs.

La trame narrative du film, ténue mais bien présente, elle est née de quoi?

L'espace de rencontre entre les acteurs et moi pour ce film, c'était La Cerisaie de Tchekhov. On s'en est beaucoup éloignés, mais il y a un fil qui est semblable. Et puis l'idée aussi de faire quelque chose comme du Chabrol déjanté et actuel.

Et le Dogme? Pour le réconfort fait souvent penser dans sa férocité à un film comme Festen...

Non, je n'ai pas songé à ça en faisant les choses. Mais c'est sûr que j'ai pensé à la légèreté, à cette possibilité de réaliser une forme et un objet complètement aboutis avec zéro moyen. Parfois, les acteurs tenaient eux-mêmes la perche pendant les scènes. On n'avait pas d'argent donc on n'avait pas le choix, mais surtout je trouvais ça beau qu'un de mes premiers actes de cinéma soit un petit acte. J'adore Eustache pour ça, parce qu'il était complètement là-dedans mais qu'il faisait des objets tenus, précis. Je détesterais qu'on dise de Pour le réconfort que c'est un film "à l'arrache": c'est un film guerrier dans le geste mais il est aussi très cadré. Je me suis pris la tête sur des tas de détails, vraiment. L'énergie, elle est dans le jeu des acteurs. J'aime l'idée d'un collectif. Comme chez Cassavetes. Je souhaitais faire un film d'action et de réflexion. Je ne voulais pas d'un objet qui filme les couches sociales, je voulais faire un film social qui donne la parole aux différentes couches sociales. Chacun prend la parole et dit ce qu'il pense. Et ce qu'ils pensent peut être petit et grand en même temps. Ils peuvent parler de choses vulgaires et essentielles. C'est très important pour moi, ça. J'avais envie que ce soit haletant, comme si le public se retrouvait en réflexion face à lui-même. L'idée c'est de donner la parole, pas seulement d'enquiller les situations. Même si, au final, c'est un peu un anti-film. C'est-à-dire que les personnages arrivent avec un énorme problème, ils se parlent, ils ne solutionnent pas le problème et ils s'en vont. Cette non-réponse entre deux classes sociales, à l'échelle d'un pays elle est gravissime: imaginons que les personnages qui s'engueulent dans le film soient des pays... et c'est le cas en fait. Ils le sont.

Le film donne tellement la parole qu'il tend parfois vers une espèce d'épuisement par les mots...

Oui le film joue un peu sur la notion d'épuisement. Je crois que c'est Philippe Garrel qui disait que des fois des séquences étaient belles, ensuite elles étaient finies, puis elles s'épuisaient, et enfin elles renaissaient. Je trouve ça assez beau.

Pour le réconfort, de Vincent Macaigne

Pour le réconfort, de Vincent Macaigne © DR

Il y a cinq ans, vous aviez réalisé un moyen métrage qui s'appelait Ce qu'il restera de nous, où l'on trouvait déjà un attrait pour la mise en scène du conflit, de la confrontation, mais aussi pour cette question plus métaphysique des traces que nos existences pourront laisser...

Oui, c'est ça: qu'est-ce qu'on a fait? À quoi ont servi nos vies? Qu'est-ce qu'on laisse? Enfin bon, le cinéma en soi c'est quand même déjà ça. On est d'emblée dans l'idée d'une mémoire. Le prochain spectacle que je m'apprête à mettre en scène, Je suis un pays, il traite de ça aussi, avec des textes de l'ONU, du G20. L'humanité est travaillée par ça: qu'est-ce qu'elle va transformer? Pas d'une manière mégalomane hein, mais d'une manière presque poétique.

Le film est méchant, cruel, est-ce que vous avez de la tendresse pour tous vos personnages?

J'essaye de défendre tous les personnages, oui. Je ne choisis pas une place, je ne fais pas de morale. J'ai tenté de traduire à travers le film mon état d'hébétude par rapport à la politique française, par exemple. Je ne comprends plus où on en est.

Le titre du film, Pour le réconfort, sonne pour le coup très ironique, mais est-ce que ce n'est pas aussi l'idée d'ouvrir une porte, de tendre malgré tout vers l'idée du réconfort?

Oui, j'ai deux réponses. La première, c'est bien sûr celle de l'ironie. Mais en même temps il y a un vrai clin d'oeil aux gens qui ont rendu le film possible. L'étalonneur et le monteur qui m'ont aidé. Les acteurs qui m'ont suivi alors qu'on n'a pas 20 ans, ils ont tous une vie, une carrière, ils ont autre chose à faire. On s'est regroupés alors qu'il n'y avait aucune raison de le faire. À part l'idée de la recherche. Du coup je trouve ça réconfortant. Cette envie-là. Prendre des risques. S'embêter à faire des trucs. Les gens ne sont pas venus passer du bon temps. Ils sont venus dans un esprit de gratuité aussi. Moi j'ai pris quatre ans à monter ce film, je n'ai jamais été payé, je n'ai jamais gagné d'argent et je n'en gagnerai pas. J'en ai même perdu, puisque mon économie c'était de faire des films en tant que comédien pour payer le mien. C'est réconfortant de se dire qu'on a encore envie.

En 2013, vous avez littéralement explosé ici à Cannes avec trois films, La Bataille de Solférino, 2 automnes 3 hivers et La Fille du 14 juillet...

Oui, et les deux premiers étaient présentés à l'ACID justement -le troisième à la Quinzaine. Du coup, je suis content de revenir à l'ACID. C'est la place du film. Parce que Cannes, c'est ça. C'est la chose la plus grande et la chose la plus vulgaire. Et en même temps dans les choses les plus vulgaires il y a les choses les plus pointues. C'est presque biblique. C'est l'idée du fils prodigue: en allant se souiller dans le monde, il revient avec une part de pureté du monde. Bref, je ne sais pas si je suis très clair, là. Mais en tout cas pour moi, c'était important que ce film naisse à Cannes. Parce que c'est un film sur la France. Et sur les Français.

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