Les oeuvres d'art doivent-elles être rendues à leur pays d'origine?

05/09/14 à 15:31 - Mise à jour à 15:31

La question se pose à chaque restitution d'oeuvre d'un pays à un autre. Mais la réponse n'est ni simple, ni unique, car les enjeux vont bien au-delà de l'aspect purement patrimonial.

Les oeuvres d'art doivent-elles être rendues à leur pays d'origine?

Le buste de Néfertiti, conservé à Berlin, a été découvert en 1912 par un archéologue allemand. Il est depuis lors réclamé par l'Egypte. L'Allemagne refuse sa restitution au motif qu'il a été acquis légalement. © REUTERS/ Michael Sohn/Pool

Il y a à peine quelques jours, l'Espagne a rendu à la Colombie près de 700 objets d'art précolombien. L'ensemble avait été saisi lors d'une opération anti-drogue en... 2003! La Colombie a dû batailler ferme pour éviter que les objets ne restent en Espagne indéfiniment.

Ce genre de situation fait régulièrement l'actualité. On se souvient qu'en 2012, la France a rendu 20 têtes maories momifiées à la Nouvelle-Zélande, pays qui réclamait leur retour depuis plus de 30 ans! Argument avancé par la Nouvelle-Zélande? Celui qui revient le plus souvent dans ce genre de situations: les objets ont été sortis illégalement de leur pays d'origine, la plupart du temps à l'époque coloniale. Difficile à prouver car l'origine première n'est pas toujours connue et est d'autant plus difficile à établir que l'objet a connu plusieurs propriétaires successifs.

Etant donnée l'importance de ses collections, le British Museum de Londres est l'objet de nombreuses réclamations de la part de pays étrangers. Les deux plus médiatiques concernent les frises de marbre du Parthénon, réclamées par la Grèce depuis 1982, et la Pierre de Rosette, réclamée par l'Egypte depuis 2009.

Etant donnée l'importance de ses collections, le British Museum de Londres est l'objet de nombreuses réclamations de la part de pays étrangers. Les deux plus médiatiques concernent les frises de marbre du Parthénon, réclamées par la Grèce depuis 1982, et la Pierre de Rosette, réclamée par l'Egypte depuis 2009. © REUTERS/ Alessia Pierdomenico

Les pays qui connaissent le plus de réclamations en la matière sont donc les anciennes puissances coloniales européennes, Royaume-Uni et France en tête. Des États qui n'imaginent pas leurs prestigieuses collections d'art dépossédées de leurs oeuvres maîtresses. Et qui la plupart du temps réfutent l'acquisition illégale. C'est le cas entre autres pour la fameuse Pierre de Rosette (conservée au British Museum et réclamée par l'Égypte) et pour le buste de Néfertiti (conservée à l'Ägyptisches Museum de Berlin et également réclamée par l'Égypte). Sans parler du cas le plus célèbre: les frises de marbre du Parthénon, dont la Grèce réclame en vain la restitution au Royaume-Uni depuis 1982.

L'inaliénabilité en question

Si la légalité d'acquisition ne peut être prouvée, la plupart des États européens possèdent une arme imparable: l'inaliénabilité des oeuvres d'art. Le principe veut qu'une fois entrée dans le patrimoine national, une oeuvre ne puisse plus jamais en ressortir. Un principe bien commode que la France a pourtant été obligée de contourner dans l'affaire des têtes maories. L'Assemblée Nationale a en effet dû créer une loi spéciale permettant en quelque sorte de "déclasser" les objets et ainsi permettre leur restitution.

Souci de préservation

Ce qui freine aussi les demandes de restitution, c'est la peur des musées occidentaux de voir les objets conservés dans de mauvaises conditions, voire victimes de vandalisme. Une crainte qui n'est pas totalement sans fondement. Lors de troubles politiques en 1997, une trentaine d'objets restitués par la Belgique au Congo ont été dérobés au Musée National de Kinshasa. Les musées égyptiens ont également souffert de vandalisme et de pillages durant le Printemps arabe.

Les musées ne sont pas moins méfiants lors de restitutions à des particuliers. Cas fameux: en 2006, après sept ans de bataille judiciaire, le Musée du Belvédère de Vienne restitue le Portrait d'Adèle Bloch-Bauer de Klimt, volé par les nazis en 1938, à son héritière légale. Elle le revendra quelques semaines plus tard pour 135 millions d'euros. Un exemple qui illustre la difficulté des musées à faire la différence entre véritable intérêt de préservation d'un patrimoine familial et appât du gain.

En 2006, le Portrait d'Adele Bloch-Bauer, peint par Gustav Klimt, a été restitué par le Musée du Belvédère de Vienne à la descendante de son propriétaire originel. Qui s'est aussitôt empressée de le revendre pour la coquette somme de 135 millions d'euros.

En 2006, le Portrait d'Adele Bloch-Bauer, peint par Gustav Klimt, a été restitué par le Musée du Belvédère de Vienne à la descendante de son propriétaire originel. Qui s'est aussitôt empressée de le revendre pour la coquette somme de 135 millions d'euros. © REUTERS/ Chris Pizzello

OEuvre d'art contre pétrole

Mais certains ont flairé un bon filon avec la restitution d'objets d'art. Et ne s'en cachent pas. En 2008, l'Italie rend à la Libye la "Vénus de Cyrène", une statue de marbre dont elle s'était emparée à l'époque où la Libye formait l'une de ses colonies. La restitution intervient après un "accord d'amitié" entre les dirigeants des deux pays, à l'époque Silvio Berlusconi et Mouammar Kadhafi. Un accord avant tout guidé par l'intérêt économique, comme l'explique sans détour Berlusconi au travers de déclarations surprenantes: "L'accord nous permettra d'avoir moins de clandestins et plus de gaz et de pétrole libyen, qui est d'une excellente qualité." Là encore, les bonnes intentions n'étaient qu'une façade.

En Belgique

Les demandes de restitution n'émanent pas toutes d'anciennes colonies. C'est ainsi que la Belgique réclame depuis plusieurs années au Musée des Beaux-Arts de Nantes le retour du "Triomphe de Judas Macchabée", un tableau de Rubens. L'oeuvre a été dérobée en 1794 dans la cathédrale de Tournai par des révolutionnaires français. Les dernières nouvelles ne sont pas bonnes pour la Belgique, puisque l'ancienne ministre de la Culture française a refusé en avril de rendre le tableau à la ville de Tournai. Pour la ministre, la question de la restitution d'oeuvres dérobées par les révolutionnaires a été réglée en 1815 par la Conférence de Vienne. Conférence à laquelle la Belgique n'a pas participé puisqu'elle n'existait tout simplement pas encore! Richard Miller (MR), qui est à l'initiative de la demande, a d'ores et déjà fait savoir qu'il continuerait à réclamer le tableau au nouveau gouvernement français.

Le Louvre fait régulièrement l'objet de demande de restitution d'oeuvres d'art. Il faut dire que le musée possède près de 450 000 objets venus des quatre coins du monde dans ses réserves.

Le Louvre fait régulièrement l'objet de demande de restitution d'oeuvres d'art. Il faut dire que le musée possède près de 450 000 objets venus des quatre coins du monde dans ses réserves. © REUTERS/ Regis Duvignau

L'Égypte plus agressive

En 2009, l'Égypte hausse le ton face aux pays européens. Le chef des Antiquités égyptiennes de l'époque, Zahi Hawass, menace de rompre toute relation avec les grands musées européens en suspendant notamment leurs chantiers de fouilles en Égypte. Chantage et menaces de crise diplomatique s'avèrent partiellement efficaces: l'Égypte récupère plusieurs objets, dont des fresques conservées au Louvre. Mais malgré sa toute-puissance (le président Moubarak a créé pour lui le poste de ministre des Antiquités), Hawass ne parvient pas à atteindre son but: rassembler tous les trésors de l'Égypte antique "pillés" par les pays occidentaux. Il est contraint à la démission en 2011, à la suite des troubles qui agitent le pays.

Une méthode qui fait des émules

Ultra-médiatique avant sa disgrâce, Zahi Hawass a encouragé plusieurs pays à se mobiliser plus fortement pour récupérer leurs biens. En 2010, il organise une "Conférence des protestataires", réunissant une vingtaine de "pays du sud". Hawass les appelle à "se dresser contre les pays du nord" en utilisant les méthodes radicales que lui-même a appliquées.

Depuis lors, les demandes se multiplient, et ce n'est pas près de s'arrêter selon Jean-Jacques Neuer, avocat d'affaires international spécialisé dans les contentieux liés aux oeuvres d'art. Interrogé par Le Point, il pense "qu'une série de pays émergents, qui ont une histoire extrêmement riche, vont la redécouvrir, se la réapproprier et venir contester la manière dont les collections des plus grands musées de la planète ont été constituées. Il s'agit de pays d'Asie, de l'Égypte évidemment, de la Turquie et de certains pays d'Amérique du Sud."

Les fameuses frises du Parthénon, appelées aussi "Marbres d'Elgin" du nom de celui qui les ramena à Londres en 1801. La Grèce réclame officiellement leur retour depuis 1982.

Les fameuses frises du Parthénon, appelées aussi "Marbres d'Elgin" du nom de celui qui les ramena à Londres en 1801. La Grèce réclame officiellement leur retour depuis 1982. © REUTERS/ Ian Waldie

Ce qu'en dit l'UNESCO

En 1970, l'UNESCO formule la "Convention concernant les mesures à prendre pour interdire et empêcher l'importation, l'exportation et le transfert de propriété illicites des biens culturels". Mais ce n'est qu'en 1987 que la résolution 42/7 concernant le "Retour ou restitution de biens culturels à leur pays d'origine" est adoptée. Celle-ci encourage les négociations bilatérales entre pays, l'élaboration d'inventaires des biens culturels mobiliers, ainsi que la réduction du trafic illicite des biens culturels. Problème: ce texte n'a pas d'effet rétroactif. Tout objet volé avant 1970 n'est pas concerné. Et comme dit plus haut, les principales réclamations viennent d'anciennes colonies des états européens. Une seule exception: les biens volés aux Juifs durant la Seconde Guerre Mondiale. Il n'existe aucune condition préalable à leur restitution car le vol de ces objets est considéré comme une extension de crime contre l'humanité.

À l'heure actuelle, le débat sur la restitution d'oeuvres d'art reste ouvert. Et chaque nouvelle réclamation se conclut au cas par cas. Malgré la législation en la matière, le sujet reste sensible. Comme souvent, les enjeux sont avant tout politiques. Paradoxalement, à l'heure de la mondialisation galopante, chaque pays cherche à renforcer son identité culturelle. Et cela passe aussi par l'art. Qui en perd du coup son rôle de messager entre les différentes cultures.

Marie Daffe (St.)

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